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Discours de Vincent Monadé, président du CNL, 
à l’occasion des vœux de l’établissement
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Lundi 23 janvier 2017

Discours de Vincent Monadé, président du CNL, à l’occasion des vœux de l’établissement

Prononcé lundi 23 janvier au Centre national du livre (seul le prononcé fait foi)

 

« Mesdames, Messieurs, chers amis,

 

Les périodes de vœux sont propices à tirer le bilan des années achevées. Soyons clair, peu d’entre nous regretteront 2016 et 2015. Nous n’oublions pas la barbarie qui nous a frappés, nous n’oublions aucune des victimes des attentats. La plaque que nous avons apposée, avec Vincent Montagne et Alain Kouck, à l’entrée du CNL à la mémoire de Lola Salines et d’Ariane Theiller nous rappelle ce que, tous, nous avons perdu à jamais, une forme d’innocence.

Mais, parce que nous croyons au livre, parce que nous croyons à la culture, nous avons continué à faire nos métiers et à tenter de les faire du mieux possible, parce qu’il y a cela aussi qui pèse sur nos épaules, l’obligation de donner du sens et d’agir juste.

Pour le CNL, les années qui viennent de s’écouler n’auront pas été un long fleuve tranquille. Depuis mon arrivée, depuis que j’ai mis en œuvre le plan de sauvegarde de la librairie voulu par Aurélie Filippetti, nous avons avancé, réformé, négocié, transformé.

Ainsi, nous avons ouvert l’ensemble de nos aides aux éditeurs numériques. Nous avons, dans de nombreuses régions, signé des conventions destinées à accompagner les libraires, et les plus fragiles parmi eux.

Après l’échec, en 2012, d’une première tentative de réforme, et au terme d’une concertation d’ampleur, nous sommes parvenus à réformer nos dispositifs d’aides, abandonnant ceux qui ne faisaient plus sens, toilettant d’autres pour qu’ils collent mieux aux besoins des professionnels, créant de nouveaux, enfin, pour accompagner l’évolution des métiers et de notre marché.

Soucieux de la baisse du lectorat, dont je pense qu’elle demeure la plus grave menace qui pèse sur nous, nous avons inventé Partir en livre, cet ovni posé au milieu des grandes vacances et qui réinstalle depuis deux ans, avec succès, la place du livre parmi les loisirs préférés des Français.

Ma conviction, et je sais la partager avec nombre d’entre vous, c’est que lorsque un enfant rencontre un livre, il devient un lecteur. Notre rôle, notre devoir, à nous tous, c’est de créer les conditions de cette rencontre. Il y a quelques jours encore, c’est la même ambition qui animait Audrey Azoulay, Ministre de la Culture, pour porter avec succès la Nuit de la lecture.

Avec Marie Sellier, j’ai souhaité que les auteurs soient rémunérés pour leurs débats dans les festivals aidés par le CNL. Cela m’a pris un an pour convaincre de la justesse de cette mesure mais, depuis l’année dernière, c’est chose faite. En 2016, les festivals soutenus ont reversé 2 millions d’euros de droits d’auteur aux écrivains. Ce n’est pas rien.

Finissons-en là pour le passé. Les bilans, on les tire quand arrive le terme de la fonction qui vous a été confiée. Ce n’est pas mon cas. Le moment venu, j’espère être fier du chemin parcouru et tracer le chemin à parcourir.

L’enjeu, c’est l’année qui vient. Elle doit être dense, elle doit être utile. Car le CNL n’a d’intérêt que s’il reste à l’affût des évolutions de nos métiers et réagit pour accompagner les professionnels dans ces mutations nécessaires.

Je proposerai, cette année, de nouvelles mesures pour mieux accompagner les éditeurs dans leur travail, vital, avec les librairies. Certes, la diffusion est indispensable, mais elle ne suffit plus à elle seule. Ce que les éditeurs ont compris depuis quelques années, il nous appartient de l’accompagner.

2017, ce sera aussi l’année de la simplification. Trop souvent encore, j’entends dire que nos dossiers sont longs à remplir, complexes, rébarbatifs. Il faut tout faire pour que cela ne soit plus le cas. Cette réforme supposait de changer le système informatique de gestion de nos aides et nous avons choisi le prestataire qui s’attellera à cette tâche.

Mais il faut aller plus loin et voir ce qui, dans nos dossiers de demande, relève de l’indispensable ou, au contraire, de l’empilement auquel les institutions ont trop souvent tendance à se livrer.

Notre volonté, c’est de revenir à l’essence même de notre mission : aider les professionnels, et les aider aussi en proposant les dossiers les plus simples possible.

Cette année verra la troisième édition de Partir en livre. J’avais dit, depuis le premier jour, qu’il faudrait trois années pour installer cette fête sur tout le territoire. Nous y sommes. Avec des résultats qui ont dépassé mes espérances. Alors, nécessairement, j’espère plus grand. Il faudra, en 2017, rendre Partir en livre incontournable. Aujourd’hui, j’ai l’honneur de vous annoncer que Gilles Bachelet a accepté de dessiner l’affiche de cette nouvelle édition.

Le CNL fête ses 70 ans. 70 années d’engagement au service de la diversité et de la création. Nous avons choisi, pour marquer cet évènement, de mettre en œuvre tout au long de l’année une programmation dense, exigeante et populaire, aussi bien ici, dans l’établissement, qu’au Salon du Livre de Paris, dans les festivals que nous soutenons et à la BNF où nous lancerons, avec France Culture, des masterclasses littéraires sur l’acte d’écrire.

Le Centre national du livre n’est pas l’établissement de l’entre soi, d’une culture dont seraient exclus les lecteurs. Il défend, il soutient l’ensemble du champ de la création et des idées, sans exclusive, chapelle ou tropisme germanopratin. Le CNL ce sont les livres, tous les livres.

Nous sommes entrés, depuis la fin de l’année dernière, dans un processus d’évaluation des aides que nous versons. Il me paraît vital, pour un établissement comme le nôtre, de questionner son action. Nos aides doivent avoir des effets levier. Elles doivent permettre aux professionnels d’améliorer leurs pratiques, leur réalisation, leurs marges même si possible. Si tel n’est pas le cas, alors elles doivent être réformées. En 2017, nous évaluerons nos aides à la librairie indépendante chères à Mathieu de Montchalin.

D’autres chantiers restent à ouvrir. Il me paraît nécessaire de réfléchir à la diffusion de la poésie et d’innover, de faire des propositions pour que cet art majeur retrouve la place qui devrait être la sienne.

Il me paraît vital de questionner nos aides par projet : ne faudrait-il pas mieux accorder un soutien à un programme de parutions, à un catalogue d’éditeur dont tous, nous reconnaissons l’originalité et le travail ? Le livre audio, qui se développe, ne devrait-il pas pouvoir bénéficier du soutien du CNL ? Certaines de nos aides ne pourraient-elles pas, comme c’est le cas au CNC, être pour partie automatiques ?

Vous le voyez, il me reste à faire. Agir est mon moteur. Mais, on le sait depuis Mad Max, un moteur ne sert à rien sans essence.

La question du financement du CNL est, plus que jamais, posée.

Depuis trois ans, j’ai préservé notre capacité d’action et d’innovation en coupant drastiquement dans les dépenses de fonctionnement de l’établissement. C’était mon devoir.

En décembre, j’ai présenté au Conseil d’Administration du CNL un budget à 28 millions d’euros de recettes alors que le montant maximal auquel nous pouvons prétendre est de 34,5 millions d’euros. Dans une telle situation, avec des taxes dont le rendement baisse, nous devons faire des arbitrages, souvent douloureux, et nous recentrer sur notre mission essentielle, le soutien aux auteurs, aux éditeurs et aux libraires (auquel s’ajoute la numérisation du patrimoine).

A terme, c’est l’existence même du CNL qui est menacée si rien n’est fait pour lui permettre d’enrayer la chute de ses rentrées fiscales. Parce qu’elle en a conscience, la Ministre de la Culture vient de commander une mission pour définir et assurer au Centre des ressources nouvelles. Je l’en remercie et j’en remercie vivement Martin Ajdari et le Service du Livre et de la Lecture.

Cet enjeu, ce n’est pas que le mien. Tous, vous connaissez l’importance du Centre, pour vous et pour d’autres. N’hésitez pas à porter ce message : il nous faut retrouver un niveau normal de financement. En attendant, nous devons être capables de choix clairs.

Au fil du temps et de l’histoire, parfois pour de bonnes raisons, parfois pour de moins bonnes, le Centre a pris en charge des dépenses et des soutiens éloignés de ses missions. Nous devrons être capables, si la dégradation se poursuit, de revenir sur ces financements. Cela demande du courage, j’en ai.

Un CNL fort est plus que jamais nécessaire. Car le livre sera placé, dans les années à venir, devant des enjeux majeurs.

D’abord, et toujours, le droit d’auteur. Même si le projet émanant de la Commission Européenne, tel que publié, est moins grave que nous n’aurions pu le craindre, des questions demeurent, notamment sur les exceptions, sur lesquelles il nous faudra rester vigilants. De la même façon, il nous faudra répondre aux questions qui se posent, dans le nouvel environnement créé par la loi numérique, à l’édition scientifique. Là aussi, le CNL, un CNL fort et financé, peut jouer son rôle d’appui et de soutien.

Cette année 2017 sera pour la France celle d’un grand débat démocratique sur le pays que nous voulons pour l’avenir. Le livre peut-il être absent de ce débat ? Je ne le crois pas. Je constate que, pour le moment, la culture est un peu l’oubliée des campagnes qui s’annoncent. Nous ne pouvons pas nous y résoudre. Les professionnels du livre doivent peser dans cette campagne présidentielle, peut-être doivent-ils envisager une plateforme commune présentée aux candidats. Le livre est la première des industries culturelles, il doit le faire savoir, haut et fort, à ceux qui, demain, prétendent diriger le destin du peuple français.

Enfin, et quels que soient les choix que nous ferons, quelles que soient nos opinions, tous nous considérons que la loi Lang de 1981 est notre patrimoine commun. Marc Schwartz, notre médiateur du livre, qui en est un peu le gardien, le sait bien. Elle sera attaquée, n’en doutons pas, par tous ceux qui, sous prétexte d’incarner la modernité rêvent de détruire les industries des contenus. L’alliance objective entre la carpe et le lapin, entre multinationales peu soucieuses de liberté et libertaires, entre thuriféraires du partage et GAFA, n’a pas fini de produire ses effets. Si nous ne sommes pas d’une vigilance sans failles, si les professionnels ne demandent pas aux femmes et aux hommes appelés à nous gouverner des engagements fermes, alors nous serons balayés. Rien n’est acquis, rien n’est gravé dans le marbre. Ne nous berçons pas de l’illusion que nous aurions gagné le combat, le réveil serait rude.

Voilà, mes amis, 2017 s’annonce une année de passion et de combats, une année d’action. Le CNL sera, comme il l’a toujours été, à vos côtés. Soyez aux siens, défendez-le, c’est votre outil.

Georges Steiner écrivait, dans Réelles Présences, « j’ai essayé de passer ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie ». Je suis un enfant de la Paix et de l’Europe, cette Europe qui demeure, à mes yeux, notre engagement indépassable. Naïvement, je crois toujours, même démenti par les faits et par l’Histoire, que la culture est un remède à la barbarie. Si elle échoue, ce n’est pas parce qu’elle ne fonctionne pas, c’est parce que trop de gens encore en restent exclus, à la porte.

Les livres nous sauvent. Les livres sont nos seuls amis éternels, les seuls sur lesquels nous pouvons toujours compter. Je pourrais vivre, mal, sans mes amis. Sans mes livres, je ne pourrais pas vivre du tout.

Tous, nous avons eu la chance de croiser les livres. Tous, nous sommes les enfants de Dumas et de Colette, de la Comtesse de Ségur, de Georges Cholet, de Sagan, de Duras, de Camus... Ce n’est pas pour rien que nous avons choisi le livre, et la culture mais bien pour donner à chaque enfant, d’où qu’il vienne, quelle que soit son histoire, sa classe sociale ou sa religion, la chance de devenir un lecteur et donc un citoyen. Voilà ce qui nous rassemble, voilà ce qui nous engage.

Soyons, en 2017, à la hauteur de cette ardente obligation. Continuons à nous battre pour ce qui nous rassemble : une société meilleure, une société du livre.

Je vous remercie. »