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Lundi 26 janvier

Discours de Vincent Monadé à l’occasion des vœux du Centre national du livre

Prononcé lundi 26 janvier au CNL (Seul le prononcé fait foi)

 

Lorsque j’étais tout jeune libraire, un livre est paru. En librairie, me direz-vous, quel évènement !

Ce livre, pourtant, était un évènement. Non qu’il fut meilleur que beaucoup d’autres, il l’était, mais parce que son auteur, Salman Rushdie, avait été condamné à mort par des fanatiques pour l’avoir écrit.

C’était une époque étrange. D’autres fanatiques brûlaient des cinémas qui projetaient La Dernière Tentation du Christ et le corps vivant de la République ne réagissait que mollement. Et, déjà, certains religieux justifiaient l’inqualifiable.

Il y eut un long débat, ce jour-là dans la librairie, devant ce livre. Ces milliers de mots écrits par un homme qui avait la prétention de pouvoir s’exprimer librement.

Heureusement, les temps ont changé…

Que fallait-il en faire de ce livre ? Le vendre sous le manteau, comme on vendait autrefois les romans licencieux ? Le vendre sans le dire, le garder en réserve, comme nous avons moralement soutenu sans rien dire ceux qui, à Charlie Hebdo, se battaient jour après jour pour notre droit de dire ? Ou le mettre en vitrine.

C’est la directrice générale des librairies Gallimard d’alors qui a tranché contre la peur. Les Versets Sataniques ont pris leur place en vitrine, sans ostentation et sans ostracisme. C’était un livre, c’était une nouveauté, il devait être traité comme les autres. Ni plus, ni moins.

C’était une autre époque. Une époque où, déjà, certains étaient courageux et d’autres l’étaient moins.

Le 11 janvier 2015. J’espère nous garderons cette date en mémoire. Celle où notre courage est revenu. Celle où nous avons rappelé au monde que la République est une et indivisible, démocratique et laïque.

Je suis croyant. Je n’en parle jamais. C’est mon intimité, la sphère inviolable de ma vie privée.

Tout pour ma foi en tant qu’individu, rien pour ma foi en tant que citoyen. Cette ligne de conduite, ce n’est pas seulement la mienne. C’est celle qui fonde la laïcité, pilier de la République.

Je me suis tu trop longtemps. Nous nous sommes tus. Quand Charlie a brûlé. Quand nous avons su, comme une évidence, que ceux qui y travaillaient étaient devenus des cibles, nous aurions dû être 4 millions dans les rues.

Quand une petite fille de 8 ans a été assassinée dans sa cour de récréation parce que née juive, nous aurions dû être 4 millions dans la rue.

Quand, et même si cela n’est pas comparable et ne doit pas être comparé, on a prétendu mettre un livre pour enfants à l’index sous prétexte qu’il montrait des gens nus, quand des groupes de pression intégristes ont agi pour qu’on retire des livres des bibliothèques publiques, nous aurions dû être dans la rue.

Je pèse chacun de mes mots et rejoins ce faisant l’analyse remarquable de Boualem Sansal dans Libération : nous n’avons pas mieux agi que ceux qui, devant la montée des totalitarismes du 20ème siècle, se sont tus.

Nous ne nous tairons plus. Nous ne serons plus indifférents. Nous ne délèguerons plus à une poignée de femmes et d’hommes courageux notre droit au blasphème, à la caricature, à l’insolence, au rire. Nous ne les enverrons plus combattre seuls pour nos valeurs, comme nous l’avons fait.

C’est cela que nous devons aux 17 victimes de la barbarie, tuées pour avoir dessiné, accueilli, protégé ou pour être nées Juives. Tuées pour rien.

Ami, si tu tombes, 4 millions d’amis sortent de l’ombre, prennent ta place.

« Nous sommes un peuple », titrait Libération au lendemain du 11 janvier. Puisse ce peuple, puissions-nous, rester debout à présent. Regarder la terreur en face et ne rien lui céder, jamais.

Plus encore que d’autres peut-être, nous qui sommes le monde du livre, nous qui écrivons, nous qui traduisons, nous qui éditons, nous qui vendons des livres et nous qui en prêtons, nous héritons aujourd’hui d’une lourde responsabilité. La défense, partout, toujours, de la liberté d’expression. L’insolence, le droit au blasphème, la liberté de l’Art ne se négocient pas.

Je veux ici rendre hommage à ce monde du livre qui n’a jamais renoncé à publier les dessinateurs de Charlie Hebdo, à vendre leurs livres, à les prêter. Je veux rendre hommage aux auteurs, qui ne lâchent rien, jamais, de liberté d’écrire, aux éditeurs qui publient Taslima Nasreen, Salman Rushdie, Alaa Al Aswany, Roberto Saviano ou Malala, aux libraires qui les vendent, aux bibliothécaires qui les prêtent, aux organisateurs de manifestations littéraires qui les invitent pour débattre.

Et je veux rendre hommage aux organes de presse qui ont toujours été aux côtés de Charlie Hebdo. J’ai une pensée forte, ce midi, pour Libération et pour Marianne.

J’ai une pensée particulière, aussi, pour ceux qui, dans cette salle, ont perdu des amis dans ces attentats. Comme j’ai une pensée pour les musulmans de France, par d’aucuns forcés de se justifier alors même qu’ils sont frappés par l’horreur comme nous tous.

Il faut maintenant dire un mot de cette année 2015 dont, déjà, nous voudrions tous effacer le début.

J’ai d’abord cru que ce serait difficile, et puis non, finalement. Car cette année 2015, pour nous, elle ne peut avoir qu’un objectif, défendre le livre et le plaisir de lire, nous battre pour que plus de gens lisent et partagent, discutent et débattent de leur lecture. Plus que jamais, il faut faire le pari de l’intelligence.

C’est pourquoi nous nous chargerons résolument, fièrement, de l’organisation de la fête du livre pour la jeunesse voulue par Fleur Pellerin, Ministre de la Culture et de la Communication. Car cette fête est aussi une réponse.

Je suis un grand naïf, attaché à ces mots de Victor Hugo, en incipit des Misérables, « tant qu’il y aura sur terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ». C’est ainsi, je crois que la lecture est un vecteur de progrès humain, de démocratie et de tolérance.

Nous l’avons vu lors des incidents dans les établissements scolaires à l’occasion de l’hommage national aux victimes, le chantier est immense. Il doit commencer par les plus jeunes. Alors, une fête au coeur de l’été, une fête lorsque les jeunes sont en vacances, une fête pour ceux qui partent mais aussi pour ceux qui ne partent pas, a un sens.

C’est même une des réponses, certes festive, certes moins essentielle que d’autres, que la République peut apporter au 7 janvier. Je crois que lorsque les gens lisent, ils sont moins malheureux.

En mars, lors du Salon du Livre, nous serons en mesure de détailler les grandes lignes de cette fête et j’espère que Fleur Pellerin, qui porte l’évènement, pourra les rendre publiques.

Je crois, plus que jamais, qu’il faut défendre le livre. Pour cette raison, comme je l’avais déjà annoncé, le Centre national du livre entend en 2015 promouvoir la lecture lors d’une campagne nationale de communication. Il ne s’agit pas de défendre un pré carré, de faire valoir un monde, celui de la chaîne du livre. Il s’agit, modestement, à notre place, de promouvoir le livre et la lecture, de faire le pari de l’intelligence plutôt que celui de la bêtise.

Et c’est le même pari, bien plus ambitieux que celui de Pascal finalement, puisque nous faisons celui de l’homme et non celui de Dieu, qui conduira le CNL à se battre pour la défense du droit d’auteur en Europe. Là encore, il ne peut pas y avoir de « oui, mais ».

Le droit d’auteur est un droit de l’homme. Vincent Montagne le rappelait à l’occasion de l’hommage du SNE aux victimes de l’attentat de Charlie Hebdo. Le droit d’un homme à vivre de sa création, et donc à pouvoir continuer de s’exprimer librement, sans être dépendant du pouvoir politique ou des puissances de l’argent. Ce droit est inaliénable.

J’engagerai résolument, en 2015, avec d’autres institutions et des sociétés représentant tous les auteurs, le Centre national du livre dans le grand mouvement de défense de la culture et du droit d’auteur qui se dessine autour de la Ministre de la Culture et de la Communication. Et je remercie Christine Revault d’Allonnes Bonnefoy, députée européenne, de sa présence aujourd’hui à nos côtés.

Prétendre abattre le droit d’auteur pour le profit des peuples est un mensonge. C’est prétendre interdire l’école pour le bénéfice de la démocratie. C’est vendre du temps de cerveau disponible. La logique de l’ultralibéralisme vêtue de probité candide et de lin blanc. La source même du livre, la source de l’intelligence, la source de la connaissance et de la diffusion des idées, c’est le droit d’auteur.

Un combat est à mener contre ceux qui veulent, à tous crins, détricoter le droit d’auteur, arrêter le progrès de l’homme au nom du progrès technique. Politique de gribouille. Ce combat sera bref, ce combat sera dur. Mais nous ne cèderons pas.

Comme nous ne lâcherons rien sur la librairie indépendante et Laurence Engel, médiatrice du livre, que je salue, sera à nos côtés. Le CNL au contraire, par le biais de ses conventions avec les Régions et les Directions Régionales des Affaires Culturelles, soutiendra plus encore celles qui défendent le livre, donc la liberté de toutes les expressions, là où il ne serait pas sinon.

Comme nous ne lâcherons rien sur la réorientation des aides en bibliothèque à destination, notamment, des bibliothèques pénitentiaires. Car elles sont une des réponses à la radicalisation dans les prisons : notre devoir est de les soutenir.

Voilà, chers amis, ce que je voulais mettre en avant.

Dans le contexte de ce mois de janvier à jamais dans nos mémoires, comment souhaiter une bonne et heureuse année à chacun d’entre vous ? Quand tant sont endeuillés. Quand tant de nos amis pleurent des proches et que nous pleurons à leurs côtés, comme pour les soutenir de larmes dérisoires. Quand nous même ne savons plus trop s’il n’aurait pas fallu la supprimer, tout bonnement, cette année 2015.

Nous le savons déjà, 2015 ne pourra plus être juste heureuse. Je vous souhaite tout le bonheur du monde, alors, pour compenser un peu cette semaine de folie et de malheur que nous avons vécue. Il faut dire aux gens qu’on aime qu’on les aime et le leur prouver.

Et je vous dédie ces mots de Jerzy Loc : « ne succombez jamais au désespoir, il ne tient pas ses promesses. »

Pour conclure, je voudrais vous décrire une photo que j’ai vue, prise dans la manifestation de dimanche 11 janvier. Vous comprendrez qu’en présence de Valentine Goby, Marie Sellier et Vincent Montagne, de tant d’auteurs et d’éditeurs, je n’aie pas voulu en faire 200 copies illégales pour vous les remettre.

Cette photo, c’est celle d’un tout petit bonhomme, si petit qu’on ne voit, derrière la pancarte qu’il tient, que le haut de sa tête. Il a cinq, six ans peut-être. Sur sa pancarte, il y a écrit, avec une orthographe encore très lointaine, « on a le droi de secprimé. » Et en haut, à gauche, dans un petit carré, on reconnait vaguement, très vaguement, le dessin d’un lapin, ou un ours, avec écrit, dessous, caricature de doudou.

Ce tout petit bonhomme, c’est déjà un géant. Et il n’y a qu’une réponse, pour nous tous, à ce qui s’est passé le 7 janvier : nous hisser à sa hauteur.

Je vous remercie.