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25 janvier 2016

Les vœux du CNL

"Lire, c’est ne jamais être seul. Lire, c’est continuer"

Discours de Vincent Monadé, président du CNL, à l’occasion des vœux du Centre national du livre, lundi 25 janvier au CNL (seul le prononcé fait foi).

« Mesdames, Messieurs, chers amis,

J’ai choisi, inexplicablement, bizarrement, de vous parler du bonheur.

Rien n’est plus révolutionnaire, aujourd’hui.

Le bonheur d’être ensemble, ici, ce jour. Le bonheur d’être en vie. Je n’aurais jamais cru écrire cela un jour, le bonheur d’être en vie. A quel moment une évidence est-elle devenue un bonheur ? Sans doute un jour en 2015.

Le bonheur d’aimer les nôtres, de les chérir, de tomber amoureux, de voir nos enfants grandir, de prendre un verre en terrasse avec des amis quand il fait 5 degrés dehors, de trop boire, de trop fumer, de parler trop fort, de rire à tort et de nos travers.

Le bonheur de faire ce que nous faisons, de mesurer la chance que nous avons, tous ici qui sommes réunis, de travailler dans et pour le livre.

Le bonheur de mener des combats. Celui de la République, endeuillée mais plus vivante que jamais, celui de la laïcité, celle du petit père Combes et de Régis Debray, et nos combats, ceux du livre.

Le CNL est né de la Seconde Guerre Mondiale. Il est né de ce grand mouvement de la libération, cette grande émancipation, qui a engendré les institutions de Bretton Woods, la CECA de Monnet et Schuman et qui a, en France, rétabli la République, donné aux femmes le droit de vote, aux Français la Sécurité sociale, au cinéma le CNC.

Nous sommes les héritiers du grand chambardement qui fonde encore la France.

Et nous sommes un des piliers de la trinité qui structure le soutien au livre en France, le droit d’auteur, la loi Lang et, donc, le Centre national du livre.

Le droit d’auteur, c’est la mère de toutes les batailles. A notre place, nous combattons d’autant plus ardemment qu’il est aujourd’hui menacé.

L’année sera décisive ; derrière Fleur Pellerin, dont l’engagement est total, nous aurons un rôle à jouer, auteurs, éditeurs, institutions. Et, j’ai bon espoir, nous triompherons. Car je crois que les lumières l’emportent sur l’ombre. L’humanité progresse, quand bien même elle paraît reculer. Elle sort de la caverne, toujours.

Je ne peux pas, vous le comprendrez, parler ici de tous les enjeux qui concernent le droit d’auteur. Mais Vincent Montagne et François Gèze, parmi d’autres, savent de quel côté je me trouve, même quand le combat se mène au sein de nos frontières.

La loi Lang, c’est l’arme stratégique, celle qui rend possible, celle qui protège et permet de conquérir, d’innover, de développer.

Je me souviens d’un dîner, il me semble que c’était aux rencontres cinématographiques de Dijon, où j’évoquais la différence d’échelle entre le soutien financier apporté au cinéma et celui consenti au livre. L’une des convives, directrice d’une association de producteurs indépendants, me répondit « on échange contre une loi Lang pour le cinéma, si vous voulez. »

La loi portée par Jack Lang, voulue par François Mitterrand, pensée par Jérôme Lindon, fait que nous sommes réunis ici. On dit souvent de cette loi qu’elle a sauvé la librairie indépendante, et c’est vrai.

Je crois, moi, qu’elle a sauvé la chaîne du livre, et qu’elle était si révolutionnaire que sa simple extension au livre numérique en 2012 nous permet de résister à l’assaut des GAFA tout en développant l’offre légale.

Enfin, le fantassin, celui qui monte au front tous les jours à vos côtés, avec vous, c’est le Centre national du livre.

Aux côtés des auteurs, lorsque nous engageons la rémunération dans les festivals, et aussi aux côtés de leurs organisateurs car cette mesure sera comprise à terme comme essentielle à la pérennité de leurs manifestations.

Aux côtés des libraires, lorsque nous travaillons, à la demande de Fleur Pellerin, avec le Ministère et l’IFCIC à l’évolution du FALIB, lorsque nous voyons naître une librairie à Besançon, en revivre une autre métro Solferino, se réinventer une troisième, boulevard Raspail, renaître une quatrième rue Jeanne d’Arc, à Rouen.

Aux côtés des éditeurs, lorsque nous créons, ensemble, une manifestation pour la bande dessinée à New-York, lorsque, avec le BIEF, l’indispensable BIEF, nous soutenons l’invitation d’honneur de la France à Francfort et le remarquable travail de Paul de Sinety notre commissaire général.

Nous sommes la maison commune. Un maillon indispensable de la chaîne du livre, un acteur majeur de la diversité culturelle, du maintien, dans notre pays, d’une création exigeante, difficile, économiquement viable.

En 2016, il nous faudra repenser l’avenir de cet établissement pour les 20 ans qui viennent, compte tenu des incertitudes qui pèsent sur ses financements, avec Emmanuelle Bensimon-Weiler, nouvelle directrice générale, avec le Ministère, avec le Conseil d’Administration et donc avec les éditeurs, les auteurs et les libraires.

Nous devrons inventer les solutions qui garantiront, pour vous tous, la pérennité du soutien du CNL à la chaine du livre. Nous innoverons ensemble sous l’égide de la Ministre qui, déjà, dans la loi de finances, a proposé au Parlement un élargissement d’une assiette de taxe élargie au livre numérique (et je remercie Martin Ajdari et Nicolas Georges d’avoir défendu cette idée).

Je défendrai une réforme du CNL qui visera à garantir le fonctionnement durable de l’établissement, je la porterai.

Car c’est mon rôle et mon devoir. Car je sais pouvoir compter sur votre soutien.

En 2016, aussi, nous fêterons les 70 ans du CNL. Lors de Livre Paris, réinventé, les festivités commenceront. Elles dureront toute l’année. Le monde du livre ne serait pas tout à fait le même sans le CNL. Nous avons, avec vous et grâce à vous, écrit 70 ans de l’histoire du livre.

Enfin, et parce que nous n’avons pas encore gagné le combat pour la lecture, même si les chiffres de cette année nous incitent à l’optimisme, 2016 verra la deuxième édition de Lire en short plus forte, plus réussie, plus riche d’évènements et d’idées.

Avec cette fête, avec ces dates, contre certains, nous avons su sortir de Paris, d’une vision élitiste du monde qui ne fonctionne plus, et regarder ce qui se passe dans les territoires et qui est magnifique. Nous avons inventé. On juge mieux de la France quand on la parcourt, quand on la sillonne, quand on l’aime.

Avec Sylvie Vassallo et ses équipes, nous avons créé une fête qui s’adresse aux enfants, à tous les enfants, à ceux qui ont des bibliothèques familiales comme à ceux qui n’en ont pas. Ce que nous avons réussi, personne ne l’avait même tenté.

2016 sera plus belle encore, grâce à nos partenaires qui, dans les villes et les villages, dans les entreprises, dans les maisons d’édition, dans les librairies et les médiathèques, s’engagent à nos côtés et aux côtés des auteurs.

Je n’oublie pas que Fleur Pellerin a cité Lire en short comme une priorité après les événements tragiques de novembre, comme une réponse au déterminisme social. Cela nous engage.

Je vous regarde ce midi et je découvre une foule de visages que je connais, certains sont devenus des amis, à tous m’unissent des liens de confiance. Des objectifs communs nous animent.

Vous pouvez compter sur moi, cette année encore, pour défendre et promouvoir le livre. Je sais pouvoir compter sur vous pour défendre le CNL. Vous serez vigilants, tous, pour que ce grand établissement écrive encore, avec vous, 70 années de création.

Car je continue à penser que les livres, ceux que vous écrivez, éditez, vendez, sont des bougies pour les morts, des fanaux dans la nuit, des petits cailloux sur les chemins de ténèbres.

Je continue à croire qu’ils sont des boules de démolition que nous envoyons contre les parpaings de la bêtise, de l’intolérance, du fanatisme.

Je continue à croire que les livres sont des armes contre les armes.

Malgré 2015. Surtout après 2015.

Pour conclure, et puisque j’ai osé commencer par le bonheur, je peux bien finir par l’amour.

Dans ma vie, je n’ai rien aimé autant que ce que vous faites, tous, au quotidien, les livres. Je n’ai pas eu d’amis plus intime qu’Alexandre Dumas, Bardamu a été mon grand frère et Katniss Everdeen ma petite soeur, je n’ai pas souvenir d’avoir été plus amoureux que je l’ai été de Fantômette et si mon besoin de consolation a pu être rassasié, c’est sans doute parce que, aux heures les plus noires, j’avais Lol V. Stein.

Le 14, le 15, le 16 novembre et les jours qui suivirent, les seuls moments où je n’ai pas eu peur pour mes enfants, les seuls moments où je n’ai pas été infiniment triste, les seuls moments arrachés à notre horreur et à notre sidération, les livres me les ont offerts.

Lire, c’est trouver la force, chez d’autres, d’avancer encore. Lire, c’est avoir des amis indéfectibles qui ont pour la plupart le bon goût d’être morts. Lire, c’est ne jamais être seul. Lire, c’est continuer.

Nous ne pouvons rien faire d’autre que continuer. Continuer à combattre.

C’est cela notre réponse : nous allons continuer. Nous allons nous relever, groggy, faire quelques pas trébuchants, puis commencer à marcher, puis réapprendre à courir.

Nous éditions, nous éditons, nous éditerons.

Est-ce que cela fait de nous des héros ? Je ne le crois pas. Je crois que nous n’avons pas le choix.

Je crois que nous sommes ainsi faits, nous ne savons pas plier, nous ne savons pas vivre couchés, nous ne savons pas renoncer.

Nous sommes debout. Nous ne savons pas nous tenir autrement que debout, fiers et libres, républicains et laïcs.

Nous sommes Français.

Je vous remercie.»

Vincent Monadé, président du CNL