Trier les actualités

Trois questions à Bruce Bégout, lauréat de la Bourse Cioran
Octobre 2016

Trois questions à Bruce Bégout, lauréat de la Bourse Cioran

La 16e bourse Cioran a été attribuée à Bruce Bégout, pour son projet d’essai intitulé "La Grande fatigue. Aphorismes pour la fin des temps". Le projet se présente comme "une tentative de compréhension du nihilisme qui caractérise l’Occident depuis le début du XIXème" et s’attache à cerner les différents visages de cette notion flottante.

1)   Vos ouvrages précédents, De la décence ordinaire – Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell et Zeropolis. L’expérience de Las Vegas, sont des titres évocateurs. Est-ce l’actualité du XXIème  siècle qui vous a invité à vous projeter dans une réflexion sur le nihilisme ou faut-il être nihiliste pour « ressentir une grande fatigue » ?

Cela fait depuis longtemps que mon travail s’attache à analyser ce que l’on pourrait nommer les pathologies de la modernité, ce qui, depuis deux siècles, à côté des avancées démocratiques et des progrès technoscientifiques, ne fonctionne pas, engendre des souffrances, provoque des injustices. Je me suis intéressé au nihilisme, ou plutôt devrais-je dire aux nihilismes, c’est-à-dire aux constats formulés par des écrivains et des philosophes (Jacobi, Tourguéniev, Nietzsche, Heidegger, Jünger, etc.) depuis le début du XIXème sur la civilisation européenne. Ces divers travaux m’ont conduit à réfléchir aux thèmes de la catastrophe et de l’apocalypse tels qu’ils fleurissent depuis une vingtaine d’années, prenant le relai des peurs plus binaires de la guerre froide. Je souhaiterais dans ce livre mettre en perspective ces discours par la forme aphoristique et la distance critique qu’elle induit. Il ne s’agit pas pour moi de verser dans la déploration de l’époque, mais de la prendre comme matière d’une anatomie du pire afin peut-être de s’en prémunir et de trouver des raisons de refonder les assises de la pensée et de la société.

2) Votre projet d’essai, La Grande fatigue – Aphorismes pour la fin des temps, porte donc sur le nihilisme des sociétés occidentales. L’absence d’espoir et de futur collectif est-il selon vous, symptomatique de l’Occident ? A-t-il une chance de se méprendre au contact de l’optimisme de sociétés « non occidentales » ? Peut-on encore parler de nihilisme occidental avec la puissance des réseaux sociaux ?

Il n’y a pas à mon sens un nihilisme, mais des nihilismes, à savoir des interprétations diverses et parfois contradictoires de ce qui conduirait la civilisation occidentale à sa disparition. Ces discours sont intéressants et captivants dans la manière même dont ils mobilisent des constructions conceptuelles et argumentatives qui sont censés convaincre les contemporains que la catastrophe arrive et qu’il est trop tard pour y échapper. Ils ne sont pas forcément liés à des événements catastrophiques et historiques, même s’ils peuvent s’appuyer sur eux pour s’exclamer "je vous l’avais bien dit". Mon but n’est pas d’opposer à ces visions une autre vision, par exemple progressiste et optimiste, mais de suivre jusqu’au bout ces types de raisonnements pour voir tel un laborantin les effets paradoxaux qu’ils produisent. Je les accompagne jusqu’à leur point de basculement et contemple de manière ironique leur défaite. Je ne cherche pas dès lors un point de vue extérieur indemne et sain, mais veux d’une certaine accompagner ce type de pensée pessimiste en montrant son ambiguïté, ses présupposés non éclaircis, ses sous-entendus problématiques.

3) En quoi la bourse Cioran va-t-elle vous être utile ?

Concrètement la bourse va me permettre de dégager du temps afin d’achever dans de bonnes conditions la rédaction de ce recueil d’aphorismes qui réclame comme forme brève une attention toute particulière. Le livre n’est pas un traité ni même un essai, mais un parcours à travers des fragments qui s’enchaînent en jouant de la répétition et de la variation. Aussi dois-je être très scrupuleux dans les choix formels, et ne pas me laisser griser par la joie d’exposer des idées extrêmes.